Lettre √† mon psy

Docteur,

 

A l’heure o√Ļ j’√©cris, nous sommes le 7 janvier 2008, et je f√™te mes deux ans de th√©rapie. Mais tout d’abord, je souhaite vous pr√©senter mes vŇďux pour cette nouvelle ann√©e. J’ai d√©cid√© d’√©crire cette lettre pour faire un bilan, parce que je n’arrive jamais √† dire tout ce que je veux pendant une s√©ance, et parce que la prochaine est dans longtemps. Ne vous sentez en aucun cas oblig√© de lire ceci. Vous travaillez d√©j√† beaucoup et si √ßa vous gonfle on en parlera simplement √† notre prochain rendez vous le 1er f√©vrier.

 

Si mes souvenirs sont exacts j’ai pris mon premier rendez vous il y a deux ans au CMP de ma ville, et √ßa a √©t√© d√©sastreux. La psychiatre qui m’a √©t√© assign√©e m’a prescrit un neuroleptique √† la con, et je n’arrivais pas √† lui parler parce qu’elle ne m’inspirait pas confiance. On passait des s√©ances √† se regarder dans le blanc des yeux sans rien dire et c’√©tait tr√®s difficile. A cette p√©riode mon cas s’est empir√© jusqu’√† ce que je d√©cide de sevrer mon neuroleptique et de m’auto-prescrire un ISRS. C’est dans ce contexte que j’ai atterri chez vous, suite √† une recommandation d’une amie. On a ajust√© mon traitement en prenant un IRSNA. Et puis j’ai commenc√© √† parler, mais surtout √† vous √©couter au d√©but. Quand je ne savais pas quoi dire vous aviez toujours plein de conseils √† me donner, et √ßa m’aidait.

 

J’ai mis du temps √† aller mieux. J’ai altern√© entre phases hautes et phases basses pendant pr√®s d’un an, j’avais surtout des phases basses, de plus en plus difficiles, et des phases d‚Äôaccalmie o√Ļ je souffrais moins. Et il n’y a m√™me pas un an, c’√©tait le 18 f√©vrier 2017, j’ai fais une TS en sniffant une quantit√© ind√©termin√©e de 3MEO-PCP, et je ne sais pas par quel miracle mon √Ęme est rest√©e accroch√©e √† mon corps pendant que je perdais conscience pendant 6 heures. Je me souviens quand je vous ai racont√© vous m’aviez propos√© une cigarette.

 

Des fois j’ai l’impression que dans la vie il faut passer par une phase de destruction totale de soi pour rena√ģtre et avancer. L’auteure Ruby Wax parle de √ßa en donnant l’image du phŇďnix. C’est super clich√© mais √ßa fait beaucoup de sens pour moi. Et je pense que c’est ce que je fais depuis presque un an. Je me suis r√©invent√© √† plein de niveau, c’√©tait tr√®s impressionnant de voir la diff√©rence entre la personne que j’√©tais d√©but 2016 et la personne que je suis maintenant. D√©j√† j’ai chang√© de nom. Ondine est mon deadname, je ne l’utilise plus. Les gens m’appellent Cami, Aurel parfois, ou Ond√©e au taf. Je me suis rendue compte que je n’√©tais pas une femme, ni un homme mais un m√©lange. Je suis ce qu’on appelle non binaire. Ma sexualit√© a √©volu√© aussi, beaucoup plus queer et assum√©e qu’avant. J’ai affront√© ma phobie du travail et je me construit une s√©curit√© financi√®re, ce qui r√©sout beaucoup d’anxi√©t√© et de probl√®mes mat√©riels que j’avais auparavant.

 

Voil√† c’est l’√©tat des lieux aujourd’hui. Depuis la derni√®re s√©ance il s’est pass√© beaucoup de choses. D√©j√† j’ai chopp√© la grippe, et mon p√®re m’a fait un arr√™t de travail d’une semaine. C’est tomb√© la semaine de No√ęl, et j’√©tais super mal. D√©j√† physiquement je ne mangeais rien et j’ai perdu 5kg, et √©motionnellement No√ęl me faisais bader. J’ai vu ma famille le 24 et le 26, et j’ai pass√© le 25 seule. Ce matin l√† j’avais vraiment pas pr√©vu √ßa, mais comme je sentais que des √©motions √©taient bloqu√©es en moi et que j’avais besoin de les confronter, j’ai pris du LSD. J’ai ressenti beaucoup de col√®re et de tristesse envers ma famille, et je sentais que jetais pas loin de comprendre pourquoi je leur en voulait. Mais ca m’est venu beaucoup plus tard quand je regardais des vid√©os de psychologie sur youtube (cherchez ¬ę¬†crash course psychology¬†¬Ľ, c’est g√©nial). J’ai failli faire un bad trip en pensant au concept super meta d’un esprit qui cherche √† d√©finir la pens√©e, l’√©go, la conscience, la personnalit√© SOUS LSD. N’importe quoi.

 

Et puis le mec s’est mis √† parler de l’exp√©rience la plus cruelle et la plus triste du monde de la psychologie, celle sur l’attachement des b√©b√©s singes. Pour le coup c’√©tait vraiment tr√®s badant, mais j’ai appris que les b√©b√©s n’avaient pas juste besoin de nourriture pour se d√©velopper mais aussi de contact social. Et je me suis demand√© si le profond mal-√™tre qui me p√®se depuis plus de 15 ans n’√©tais pas la cons√©quence d’une carence √©motionnelle ou sociale dans mon d√©veloppement.

En plus de √ßa j’ai toujours manqu√© d’un sentiment de s√©curit√© quand j’√©tais chez moi, chose qui n’a jamais chang√© m√™me √† l’heure actuelle. Et je crois que j’ai mis 30 ans √† m’en remettre. Enfin je suis en train. Mais c’est cette ann√©e seulement que j’ai compris que ce qu’il me fallait c’√©tait l’ind√©pendance √©motionnelle et financi√®re, et un sentiment de s√©curit√© nourri par moi m√™me, et pas quelqu’un d’autre.

 

Je suis peut √™tre en train de mettre le plus dur derri√®re moi pour un moment. En esp√©rant que je n’encha√ģne pas tout de suite avec des bails de cancer h√©r√©ditaire, √ßa serait vraiment pas de bol.

 

J’ai perdu mon taf la semaine derni√®re. J’ai plus ou moins vu le truc venir, et je pense que je ne vais pas partir sans envoyer √† toute l’√©quipe un petit feedback de mon exp√©rience chez eux, et ca va √™tre sal√©.

 

Les semaines √† venir ne vont pas √™tre faciles. J’ai un entretiens d’embauche demain pour un remplacement de deux semaines fin janvier. Le 19 j’ai un rendez vous d’onco-g√©n√©tique √† Gustave Roussy, trop h√Ęte. Si ma grippe voulait bien gu√©rir √ßa ne serait pas du luxe.

 

Voil√†, c’est tout

 

A bient√īt

 

Cami

 

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One more thing about the love contract

Today a friend said my previous article was perfect and had made their day. There’s no point in saying that but I felt like showing off.

Anyway we got to talk about it, they said that they handled their romantic relationships the same way they handled their friendships. I responded that paradoxically, the fact that there was no contract in my actual relationships had totally erased the fear of abandonment I had before. Which is amazing when I stop to think of it because that used to be a constant torture.

I think that’s because when there is a (metaphorical) contract – whether it’s a contract of exclusivity, or a hierarchical poly agreement or whatever -, it means that the person you’ve signed it with hold a privileged place in your life, and you hold a privileged place in theirs. And all privileges work the same; we’re terrified of losing them, because they are precarious.

I had never phrased it like that before, and it made a lot of sense because I’ve often tried to question my privileges before (even if i can’t erase the fact that I’m white, with a great cis-hetero passing and comfortable social situation), so I thought I’d share this.

 

And another song by the Dandy’s

 

Love is junk

I am a junkie. I am very much into stimulating my reward system, and my brain can’t get enough of the resulting dopamine, serotonin, oxytocin and so forth.
Being mentally ill and lacking in basic neurotransmitters probably makes me more at risk of developing addictions. And if you mix that with poor confidence and lack of willpower, you get the perfect cocktail for a disaster.

So far I’ve been addicted to food, no food, sport, benzodiazepines, alcohol, weed and dissociative anesthetics… and people. Today i wanna talk about the latter.

I’m happy to say that I’m sober as I’m writing, and I’ve been sober for two weeks (i can’t wait to see my psychiatrist’s face when i tell him). Stopping weed was easy enough (i ran out, and it’s hard to get), I stopped buying alcohol, threw my dissociative in the drain, and i find the hardest addiction I’ve had to fight was the one related to love.

Most addictive tendencies i have are stigmatized in our society, but love isn’t. In fact it’s glorified, and we’re all supposed to be looking for it (especially women). And it’s hard to see it as something negative at all. It’s beautiful, it feels good, it gives a drive and a reason to wake up in the morning. It makes us smile and it brings joy and pleasure. All drugs feel good though, otherwise we wouldn’t use them. And like many others this one comes with a price.

In our patriarchal world, romantic relationships are separated from friendships, and seen as more important. They should be prioritized and they come with a whole set of rules, a tacit contract that we’re all supposed to respect even though we never signed up for it (and it’s a bloody shitty contract at that).

It implies:
– emotional and physical exclusivity
– having to communicate/see each other regularly
– having regular (even if not consensual) sex
– having to deal with your partner’s social life and relatives (whether you want to or not)
– making projects together (buy a house, make a kid, get married)

I wasn’t ok with that. I was never, really. And then i read about polyamory and thought this was a great way to avoid all that. How wrong I was. The thing is polyamory can’t work with those rules. Well maybe it can if you’re in a hierarchical relationship, but then it’s not really different from monogamy in the sense that you’re still very much bound to the love contract. It seems that people are terrified of rejecting this model, even though it restrains us from being free. I’ve heard a lot of poly people talk during gatherings we do in Paris that we call « Caf√© Poly », and the same questions come up every time. « how do you deal with jealousy? »

That fucking question turns up every time and nobody seems to have an answer, it makes me want to go to the next café poly and ask about the meaning of life, the universe and everything, just to change the subject for a while.

I just got out of a long relationship. We were poly, anarchists in theory but very much hierarchical now that i think of it, and i let myself become totally and utterly dependent of my partner, to a point where i thought if we were to separate for one reason or another, i would have to die. That’s not the first time it’s happened. Last time was during my longest relationship, which was also my first. The first time I head « i love you » from someone, the first time i said it. It’s extreme, i grant you. The two relationships were pretty different but the things they had in common was that the more i let myself fall for those people, the less confident I was, the more dependent I became, the more alone I felt.

If I didn’t get enough attention from my partner, I would feel shitty, depressed, even suicidal when I knew they were with someone else. My mental health was totally linked to those relationships. I remember when my partner left me after spending a day together I would cry like my neighbour’s baby would when her mom left for work in the morning.

Maybe i’m more at risk or reproducing this pattern because of unresolved childhood trauma. I don’t remember much of it apart from crying every time my mother left me to school. I dunno, I’m no psychologist. But the thing i realized is that I only feel dependent of people with whom I have a romantic relationship. I do not fear losing my friends the way I fear losing my lovers. I do not seek or need the approval of my friends the same way, I do not feel horrible and anxious if I spend a day or two or ten not speaking to them. You could argue that I just don’t love my friends as much, but that’s not true. I care deeply about them and hope to have them in my life as long as possible.

I used to say that I didn’t trace a line between my romantic relationships and my friendships. Today I would say that I only have friendships. I used to live for romance and burning passion, now I live for stability and independence.

Something I forgot during my last long relationship, is that I am my first ally. I do not have to fear being abandoned by the people I care about, because I will always be there for me (and my rabbit too). I am my first friend, and i’ll never let me down. And it sounds trivial but remembering that has helped me bond with people in a more healthy way. When you don’t need someone is when you can exchange freely with them without expectations, without taking them for granted. And without that consuming addiction for each other i find the sex is still awesome. So there’s that.

I hope i never feel the need to say or hear « I love you » again. Those words have no meaning, or they have too much meaning. They’re heavy, and dangerous as far as I’m concerned. I’d rather hope me and my friends can express our affection in different ways. With words, touch, kisses, teeth marks and silly tweets.

Today I not only reject monogamy, but the concept of love altogether. And I think my relationships will only benefit from this.

 

I can’t resist sharing my favourite love songs by the Dandy Warhols, because fuck it

 

 

I’ve added a little something here¬†check it out

Le syst√®me de soins psychiatriques est en pire sant√© que moi

TW: depression, suicide

922 mots, temps de lecture: 5min

Ces derniers temps √ßa n’a pas √©t√© facile. Comme certains d’entre vous on pu le lire dans cet article, mes troubles psychiatriques sont s√©v√®res, et mon suivit m√©diocre. Je me sens seule face √† ma maladie, et le syst√®me soins qu’on me propose ne m’aide pas.

On m’a prescrit il y a quelques mois de l’Abilify, un neuroleptique, sans me dire pourquoi, ni¬†me dire ce que j’avais. Je suis all√©e voir sur internet, j’ai lu « psychoses » et « troubles bipolaires ». J’ai demand√© √† ma psy si c’√©tait √ßa. Sa r√©ponse: « Vous avez un mal-√™tre. »

J’ai fait confiance, j’ai pris ce neuroleptique √† 70 euros la boite. Il m’a fait du bien un temps, mais pas assez. Je me sentais rechuter tous les mois et j’√©tais oblig√©e de traiter ma d√©pression et mon anxi√©t√© par mes propres moyens, sans en parler √† ma psy, car elle d√©sapprouvait. Je lui ai demand√© plein de fois s’il ne valait pas mieux utiliser un antid√©presseur pour m’aider. Sa r√©ponse √©tait non, sans explications. Les id√©es de suicide, parties un temps avec l’Abilify, revenaient, de plus en plus souvent, de plus en plus violemment aussi. Ma douleur psychique s’intensifiait de nouveau malgr√© le traitement, et j’ai appel√© ma psy pour lui demander comment l’arr√™ter. Encore une fois, pas de conseils, pas de ligne de conduite. Elle m’a simplement dit « je vous le d√©conseille » et elle m’a donn√© rendez vous 4 jours apr√®s. J’ai arr√™t√© quand m√™me, √† mes risques et p√©rils.

La douleur s’intensifiait toujours, peut √™tre √† cause du sevrage, et j’ai du il y a quelques jours aller aux urgences psychiatriques. Ils ont √©t√© tr√®s gentils mais n’ont rien pu faire d’autre que me donner un demi comprim√© de Tercian pour l’angoisse. Je suis rentr√©e chez moi √©puis√©e et d√©sesp√©r√©e. Ma douleur √©tait extr√™mement forte et ni ma psy, ni le service des urgences, ni personne, apparemment ne pouvait rien y faire. J’ai pleur√© tr√®s fort et longtemps, je n’en pouvait plus. Monsieur Z est arriv√© chez moi en catastrophe craignant pour ma vie. On s’est endormis √©puis√©s.

Le lendemain matin nous sommes all√©s ensemble √† mon rendez vous avec la psy. Je ne parlais pas. Z a dit qu’il ne savait plus quoi faire pour m’aider, qu’on se sentait impuissants et perdus. Je pleurais. La psy a propos√© l’h√īpital psychiatrique. Je pleurais toujours. Ma plus grande craint √©tant d’√™tre enferm√©e et coup√©e du monde, l’id√©e ne m’enchantait pas. Sans que je ne sache comment, une ambulance √©tait en route pour m’y emmener tout de suite. J’√©tais sans affaires, la batterie de mon t√©l√©phone presque vide, je n’avais rien mang√© de la journ√©e, et une ambulance allait m’emmener. J’ai pleur√© en disant que je ne voulais pas y aller, mais je n’ai pas eu le choix.

En arrivant √† l‚Äôh√īpital j’avais presque accept√© l’id√©e en me disant que j’en ressortirais en me sentant mieux. Je suis entr√©e dans une unit√© et on a ferm√© la porte √† clef derri√®re moi et Z. La pi√®ce √©tait sale, froide, avec une odeur bizarre. Des gens d√©ambulaient en me regardant m√©chamment ou avec curiosit√©. Une femme d’√† peu pr√®s mon √Ęge m’interpelle en criant « C’est quoi ton nom? Hey! Comment tu t’appelles? » elle a de la nourriture autours de la bouche et je d√©tourne le regard. Tous les patients me regardent bizarrement et je commence √† trembler. Z murmure « O√Ļ on nous a emmen√© bordel? » je le regarde en ayant peur, je ne veux pas √™tre enferm√©e ici pendant des semaines voire des mois. « Je peux pas rester l√†. » « Tu resteras pas l√† on va partir tout de suite. »

On va vers la porte mais elle est verrouill√©e. On demande a une infirmi√®re de l’ouvrir mais elle r√©pond « Vous √™tes admise √† partir de maintenant √† l’h√īpital, vous devez attendre le psychiatre. » Le psychiatre en question met trois quart d’heures √† venir. Il demande √† Z de me laisse pendant la consultation mais j’insiste pour qu’il reste. Le psychiatre fait la gueule. Il me coupe la parole beaucoup, il me traite avec condescendance et me parle de me prescrire un autre neuroleptique. Je dis non, il r√©pond « On va essayer quand m√™me. », je redis non, et lui « Essayons quand m√™me. » il ne m’√©coute pas, il m‚Äôinterromps, il se vexe quand je dis que je veux sortir d’ici. « Evidemment qu’on ne va pas vous retenir si vous ne voulez pas rester. »

Apr√®s la consultation, Z et moi allons vers la porte en attendant que quelqu’un nous ouvre. Le psychiatre vient vers moi et me parle comme √† une enfant en disant « C’est pas la peine de rester pr√®s de la porte comme √ßa, on ne bouscule pas les gens ici. », je me contente de dire « ouioui » parce que de toute fa√ßon je n’ai pas le pouvoir de d√©cider quand je sors de cet endroit ou non. Je sens qu’il faut d’abord que je montre une forme de soumission face √† cet individus, en acceptant de prendre son ordonnance pour le m√©dicament que je refuse. Il finit par me serrer la main et nous ouvrir, et nous sommes partis de cet endroit atroce en nous jurant de ne plus jamais faire confiance √† ma psychiatre.

Aujourd’hui je cherche un nouveau praticien en qui j’aurai confiance et qui ne tentera pas de m’envoyer √† Shutter Island. Qui respectera mes choix par rapport √† mon traitement et qui me donnera des clefs pour lutter contre ma maladie. J’ai l’impression de tout recommencer √† z√©ro. C’est long, √©puisant, et je suis fatigu√©e.

Lucy

Cet article est purement fictionnel:

 

 

Je me r√©veille. C’est l’√©t√©. Il fait tr√®s chaud, j’ouvre les yeux pour la premi√®re fois. Des couleurs, des tentures. Les motifs bougent. Je pleure. Mes yeux coulent √©norm√©ment, je ne fais qu’un avec les gens que j’aime. L’amour m’emplis et se vide par mes larmes et mes rires. Je me roule par terre, je fais la f√™te, je fais l’amour. Les √©toiles cette nuit l√†, plus belles que l’imagination sait faire. Je suis sereine, apais√©e, je vais me coucher.

 

J’ouvre les yeux. Nous sommes le 10 octobre. Je regarde ma main et j’appuie sur mon doigt. Je distingue parfaitement les capillaires se comprimer, rendant le bout de mon doigt un peu blanc, et se remplir √† nouveau, rosissant la chair comme une avalanche de sang microscopique sous ma peau.
Je m’√©tire dans le jardin qui semble √™tre fait en plastique. Ma souplesse est sans pareil, je me plie comme un marshmallow √† c√īt√© d’une plante et je l’√©coute respirer. J’√©coute la musique de l’appartement et regarde pour la premi√®re fois ma famille comme √©tant ma famille. Je ne pleure plus depuis longtemps, j’ai juste un sourire serein. Demain tout sera facile.

 

J’ouvre les yeux. J’ai tellement pleur√©. J’ai tellement eu mal. Nous sommes le 9 novembre et les derni√®res 72 heures sont t√Ęch√©es dans ma m√©moire comme un tourbillon noir, un vortex de douleur qui m’a tortur√© sans r√©pit. La douleur quitte mon corps par des derniers spasmes et sanglots. Lucy purifie mon √Ęme, dig√®re des semaines d’√©motions. Je me sens enfin apais√©e. Je repense √† la derni√®re fois que je me suis sentie en paix. C’√©tait il y a longtemps. Ma famille me parle, me dit des mots d’espoir. Je l’√©coute. Je me rappelle que je suis malade. Mais oui c’est vrai, malade. Je peux m’en sortir, je vais m’en sortir, j’ai tout pour r√©ussir. Je ferme les yeux.

 

J’ouvre les yeux. Je vois mal mais je me sens mieux. Je suis sur un banc. Le d√©cors indique que c’est no√ęl. Les gens marchent dans la rue. Il y a des palmiers. Des palmiers √† No√ęl¬†? La couleur du ciel indique que c’est la nuit. Nous sommes au restaurant, une guirlande flashy au dessus de nos t√™tes. Je pense √† Lost in Translation. Je vois les gens non pas comme des figurants, mais comme les acteurs principaux de leurs propres films. Les gens ne me veulent pas de mal. Je comprend √ßa.

 

J’ouvre les yeux. Je regarde le calendrier. 4 janvier. J’essaye de me rappeler la derni√®re fois que je les ai eu aussi ouverts. J’ai essay√© trois semaines plus t√īt sans grand succ√®s. Une fois de plus les √©motions se lavent sur moi. La peur, la col√®re, la haine, le d√©sespoir, la joie, l’amour. Je vois l’amour qui me submerge encore une fois. La dose est plus forte. Je pense a ma famille comme souvent et je me sens un peu seule, mais surtout amoureuse. J’ai eu mal a nouveau. Beaucoup, et longtemps. Il faut que ca cesse. Je n’en peux plus d’avoir mal. Demain j’irai bien, demain j’irai mieux. Ce soir je me couche apais√©e en regardant les √©toiles de mon plafond. Demain, je demande de l’aide.

Maltraitance m√©dicale et mauvaise foi

1730 mots

Temps de lecture: 10min

Trigger Warning¬†: cet article comporte des mentions de viol, de suicide, de maltraitances et globalement des sujets qui peuvent heurter la sensibilit√© de certains d’entre vous.

 

¬†Il y a presque un an (le 19 novembre 2014), j’ai lanc√© apr√®s une m√©saventure m√©dicale le hashtag #PayeTonUterus,¬†qui est devenu trending topic national en quelques heures. Les m√©dias se sont empar√©s du sujet et le buzz s’est propag√©. On en a entendu parler sur tous les sites d’infos, √† la radio, et √† la t√©l√©vision.
Ce hashtag avait pour but de faire parler les gens sur les maltraitances m√©dicales et en particulier sur les maltraitances gyn√©cologiques. On m’a demand√© si j’avais √©t√© surprise de l’ampleur du ph√©nom√®ne, et j’ai dit que non.

¬†Non, √ßa n’est pas surprenant qu’un tel sujet touche autant de monde, parce que la maltraitance m√©dicale est un probl√®me syst√©mique, et non pas un ensemble de ¬ę¬†mauvaises aventures¬†¬Ľ et de ¬ę¬†d√©rapages¬†¬Ľ isol√©s.
Si les remarques d√©sagr√©ables des m√©decins, les insertions de sp√©culum sans pr√©venir, les bisous sur le sein apr√®s l’examen, de ¬ę¬†d√©shabillez vous¬†¬Ľ de but en blanc, √©taient des cas isol√©s, le hashtag n’aurait jamais re√ßu plusieurs dizaines de milliers de tweets en quelques heures. Le probl√®me est global.
¬†D’ailleurs, les personnes ayant un ut√©rus ne sont pas les seules √† subir de la maltraitance m√©dicale. C’est aussi tr√®s courant dans le domaine de la psychiatrie, que ce soit lors d’une consultation, ou lorsqu’on s√©journe dans un h√īpital psychiatrique.

¬†Ce Vendredi 23 octobre 2015, soit pr√®s d’un an apr√®s, j’ai √©cout√© une √©mission de radio parlant du sujet, –¬†que vous pouvez √©couter ici, ou bien lire sur ce storify d’un live tweet de hygiesuperbowl. –¬†Et je suis outr√©e par ce que j’ai entendu. L’invit√© qui est amen√© √† s’exprimer le plus est le Professeur Herve Fernandez. Son titre de professeur est important, parce que c’est plus qu’un m√©decin, c’est un enseignant. Il dirige le service de gyn√©cologie obst√©trique du Kremlin Bic√™tre, et forme les √©tudiants passant par son service (externes et internes).

¬†Pendant toute l’interview, le Pr Fernandez va faire preuve d’une mauvaise foi et d’un d√©ni √† toute √©preuve. Il commence par dire ¬ę¬†je ne dis pas que les femmes* mentent,… ¬Ľ ce qui ne pr√©sage rien de bon. Il poursuit en effet en disant que ce genre de ¬ę¬†d√©rapages¬†¬Ľ n’existent plus depuis 40 ans. Ce qui est √©videmment faux. La grande majorit√© des personnes ayant tweet√© sur ce hashtag ne sont pas m√©nopaus√©es, ont v√©cu et continuent de vivre l’abus d’autorit√© des personnes en blouse. Je trouve √ßa un peu fort de caf√© de la part de Fernandez de tenter de diminuer l’importance du ph√©nom√®ne en disant que c¬†‘est un ¬ę¬†effet web¬†¬Ľ ou un ¬ę¬†buzz¬†¬Ľ, parce que √ßa fait un an que cette conversation a √©t√© lanc√©e et qu’on en parle encore aujourd’hui. De plus, quand il dit ¬ę¬†√ßa n’arrive pas depuis 40 ans¬†¬Ľ, on a l’impression qu’il essaye de dire ¬ę¬†√ßa n’arrive pas chez moi.¬†¬Ľ, et OK, c’est tr√®s bien. On sait que Not all Gyn√©cos sont maltraitants, mais ce qu’on essaye de vous dire c’est que Yes all Uterus-people ont √©t√© maltrait√©s.

¬†Quand Fernandez part sur la d√©fensive et refuse d’√©couter les victimes, il chie dans son froc parce qu’il sait que prendre en compte la douleur de ces personne implique de r√©former la fa√ßon dont les m√©decins exercent la m√©decine, et √ßa passe par r√©former l’enseignement. Et √©tant professeur dans un centre hospitalo-universitaire, √ßa demande beaucoup d’effort de r√©flexion et de remise en question, et un homme press√© comme lui n’a simplement pas le temps pour de telles broutilles. Apr√®s tout quand on est du bon c√īt√© du sp√©culum, je peux comprendre, √ßa semble beaucoup moins urgent.

¬†Seulement, en tant que professionnelle de sant√©, en tant que femme souffrant de maladies psychiques, et ayant √©t√© de nombreuses fois confront√©e √† des √©pisodes tr√®s douloureux avec des gens en blouse, j’en ai juste marre d’attendre que les dominants se d√©cident √† traiter leurs patients avec respect.

¬†La relation m√©decin-patient est √† l’heure actuelle un rapport hi√©rarchique, domin√© par le m√©decin. Le patient vient voir son m√©decin dans un √©tat d’esprit particulier. Il a peur, parce qu’il est malade, et parce qu’il va soumettre son corps et son √Ęme √† un inconnu. Mais c’est l’espoir d’aller mieux qui le pousse a consulter. Dans un monde id√©al, le m√©decin et le patient auraient un √©change qui apporterait autant de bien √† l’un qu’√† l’autre. Le patient pourrait s’ouvrir et le m√©decin √©couter, et ensemble ils trouveraient une solution pour mettre le patient sur la voie de la gu√©rison. – Appart√©¬†: Ce monde¬†id√©al existe, en vrai. Quand on va voir un hom√©opathe c’est souvent comme √ßa que la consultation se passe. Et c’est probablement ce qui explique le succ√®s de l’hom√©opathie, mais cela m√©rite un article √† part enti√®re.¬†–

¬†En r√©alit√© ce qu’il se passe dans le meilleur des cas, c’est des patients qui se bousculent sur le carnet de rendez vous blind√© du m√©decin, ou bien un chef de service qui fait une visite par semaine dans ses chambres et torche chaque patient en 15 minutes, les yeux riv√©s sur le dossier qu’il conna√ģt √† peine. Et √ßa c’est quand √ßa se passe bien. Il arrive que des consultations m√©dicales tournent au cauchemar pour les patients.

¬†Quand on consulte son g√©n√©raliste pour une cystite, et qu’il sort d’une voix autoritaire ¬ę¬†D√©shabillez vous.¬†¬Ľ, puis √™tre tellement sonn√©e qu’on le fait, alors qu’il n’y a aucune n√©cessit√© m√©dicale √† faire se foutre √† poil quelqu’un pour une cystite.

Quand on consulte pour la premi√®re fois de sa vie parce qu’on est en d√©pression, que l’on tend la main vers quelqu’un en dernier recours parce qu’on ne sait plus quoi faire. Et qu’on se retrouve tellement humili√© en sortant que deux jours apr√®s on passe par une phase suicidaire.

¬†Adolescente je ne suis jamais all√©e voir un gyn√©cologue pour obtenir une contraception, parce que je ne voulais pas avoir les jambes √©cart√©es et un objet en m√©tal dans le vagin. Je pensais que c’√©tait obligatoire de passer par l√†. Du coup je suis rest√©e sans contraception et ma premi√®re consultation gyn√©co a √©t√© pour mon avortement. Donc quand Fernandez dit ¬ę¬†Mais si on dit du mal de la m√©decine les femmes ne voudront plus se faire soigner¬†¬Ľ il n’a pas tors. Seulement la solution n’est pas de taire les maltraitances m√©dicales, mais d’arr√™ter d’√™tre maltraitant.

¬†Et qui de mieux plac√© qu’un chef de service, professeur universitaire pour montrer la voie √† ses √©tudiants¬†? Surtout dans un service de gyn√©cologie¬†! Est ce que √ßa mange du pain de proposer √† chaque patiente de choisir si les √©tudiants assistent √† la consultation et √† la visite m√©dicale¬†? Est ce vraiment trop chronophage et compliqu√© de demander √† une patiente si tel externe peut lui faire un toucher vaginal, au lieu de passer outre son consentement et de lui faire subir un viol collectif¬†?

¬†A ce genre de questions les m√©decins et les carabins (√©tudiants en m√©decine) r√©pondent souvent ¬ę¬†Mais comment on va faire pour apprendre¬†si on ne peut plus faire de TV sans pr√©venir, ou quand les patients sont endormis¬†?¬†¬Ľ. En fait ils seraient surpris de constater que quand on traite les patients avec dignit√©, nombreux sont ceux qui acceptent de laisser un √©tudiant apprendre un geste m√©dical avec eux. Et ils seraient surpris de voir que c’est plus agr√©able aussi pour eux m√™mes, parce que la le√ßon la plus importante dans tout √ßa n’est pas de savoir faire un TV, mais de comprendre qu’une relation √©galitaire et respectueuse entre eux et leur patient est primordiale. Les TV, on a tout le temps d’apprendre √† les faire, mais notre Pr Fernandez, √† 60 ans et approchant de l’√Ęge de la retraite, a toujours du mal √† saisir l’importance du concept de consentement.

¬†Il semblerait qu’en 2015, on ne doive pas compter sur nos enseignants pour faire avancer l’√©thique en m√©decine. C’est donc √† nous, √©tudiants et jeunes dipl√īm√©s de faire cet effort de remise en question. Je sais que c’est tr√®s difficile, notamment √† cause du syst√®me hi√©rarchique des h√īpitaux fran√ßais. Si vous travaillez dans un service de gyn√©co, et que votre chef vous dit ¬ę¬†faites un TV sur mademoiselle¬†¬Ľ, que vous lui r√©pondez ¬ę¬†Euh, on lui a pas demand√© son avis. Vous √™tes d’accord¬†?¬†¬Ľ et qu’elle dit ¬ę¬†Non.¬†¬Ľ, vous avez toutes les chances de vous faire remarquer et de le subir par la suite pendant vos √©tudes. C’est n√©anmoins un travail qu’il va falloir faire. Parce que le status quo est maintenu en place par une g√©n√©ration de r√©actionnaires fain√©ants et qu’on vaut mieux que √ßa, pour notre m√©tier et pour les gens, et aussi pour nous m√™me.

¬†Ce qui serait bien, pour les professionnels de sant√© qui me lisent, c’est d’essayer d’√©couter ce qu’on vous dit. C’est compliqu√© parce qu’on acqui√®re plein de mauvaises habitudes √† la fac, et en exer√ßant le m√©tier. On a des pr√©requis, et quand on entend une femme dire ¬ę¬†Un toucher vaginal sans mon consentement est un viol.¬†¬Ľ on a envie de dire qu’elle exag√®re et qu’elle ment. Ce qu’il faudrait faire maintenant c’est sortir de vos pr√©conceptions¬†, faire un pas en arri√®re et √©couter. Pour vous, d√©j√†. Parce que la mauvaise foi et le d√©ni c’est loin d’√™tre √©panouissant. Mais quand vous aurez fait √ßa, vous aurez d√©j√† fait le plus gros. Ensuite alors, vous pourrez lire des textes qui changeront votre vie et votre m√©tier comme de nombreux √©crits de Martin Winckler, notamment La maltraitance m√©dicale est (v√©cue comme) un viol,¬†ou bien Parole du patient, √©thique du soignant¬†ou encore le livre Le Choeur des Femmes, pour ne citer que ceux ci.

¬†En tout cas pour conclure, je suis vraiment contente de continuer √† entendre parler de ce hashtag dans les m√©dias. Les gens refusent de laisser cette conversation √™tre balay√©e sous le tapis et c’est assez prometteur pour l’avenir. Dans son interview chez Morandini, le Pr Fernandez a √©mis la crainte que nous cherchions, avec nos « blogs », √† casser la m√©decine. Oui, c’est ce qu’on veut, afin de cr√©er un syst√®me plus juste et plus sain pour tout le monde. ¬†

Pour aller plus loin :

*bien sur, il est cissexiste. Rappel : utérus =/= femme

Expecto patronum

Parfois dans la vie, on se retrouve dans une situation o√Ļ les seuls mots qui nous viennent sont « Je t’aime. »
√áa m’est arriv√© plusieurs fois, notamment quand S. √©tait en voyage et que le nombre de messages qu’il envoyait √©tait tr√®s limit√© √† cause d’une mauvaise r√©ception ou d’un manque de temps. Moins on avait de temps pour se parler et plus la conversation tournait autours du monomaniaque « Je t’aime. » « Je t’aime fort. » « Tu me manques. » « Fort. » « Toi aussi. »
Prononcer ces mots avec les larmes coulent, le cŇďur qui remonte comme une boule dans la gorge, pr√™t √† s’envoler. Pour finir en se sentant plus l√©ger, voir vide, et la peau des joues qui tire un peu √† cause du sel.

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¬† C’est aussi les mots qui viennent quand on se retrouve apr√®s. Quand la distance, ou la peur de se perdre nous ont s√©par√©. Quand on se r√©veille l’un √† c√īt√© de l’autre et qu’on en veut presque au sommeil de nous ¬†avoir pris ces quelques heures ensemble.

Ces trois mots qui apaisent le feu dans la gorge mais qui ne soulagent jamais assez. Ces mots qui exigent d’√™tre r√©p√©t√©s et r√©entendus. Alors on se le dit de plein de fa√ßons diff√©rentes. « Jtm. » « Je Tim Riddle. » « Fort joli. »
On se rappelle du tout premier « je t’aiiiiimeuuuuh!! » √©crit sous MD, et de celui prononc√© du bout des l√®vres en sortant d’un service de la Piti√©.
Cette petite phrase qui sauve la vie quand tout le reste a foutu le camp. Dans toutes les langues, et même sans les mots. Avec les yeux et la peau, on se le fait sentir, on recommence.

Lors des pires jours, se rappeler des « Je t’aime. » qu’on stocke autant que possible dans sa m√©moire. On aimerait tous les garder, et on les invoque pour conjurer une petite boule de lumi√®re qui nous prot√®ge des d√©traqueurs, de cette d√©pression qui tente d’aspirer nos √Ęmes. Et comme pour Sirius quand il √©tait √† Azkaban, je r√©alise que la d√©pression ne pourra pas me poss√©der et me d√©truire compl√®tement tant que mon √Ęme sera prot√©g√©e par cette pens√©e qui est plus qu’un souvenir heureux, mais une obsession.

Des fois c’est¬†tellement fort que je pense¬†que ce sera le dernier. Le buvard, les fractales, le cerveau qui se noie dans une n√©buleuse sensorielle, et les cŇďurs qui explosent quand on jouit les yeux dans les yeux en disant

¬† « Redis moi que tu m’aimes. »