Maltraitance médicale et mauvaise foi

1730 mots

Temps de lecture: 10min

Trigger Warning : cet article comporte des mentions de viol, de suicide, de maltraitances et globalement des sujets qui peuvent heurter la sensibilité de certains d’entre vous.

 

 Il y a presque un an (le 19 novembre 2014), j’ai lancé après une mésaventure médicale le hashtag #PayeTonUterusqui est devenu trending topic national en quelques heures. Les médias se sont emparés du sujet et le buzz s’est propagé. On en a entendu parler sur tous les sites d’infos, à la radio, et à la télévision.
Ce hashtag avait pour but de faire parler les gens sur les maltraitances médicales et en particulier sur les maltraitances gynécologiques. On m’a demandé si j’avais été surprise de l’ampleur du phénomène, et j’ai dit que non.

 Non, ça n’est pas surprenant qu’un tel sujet touche autant de monde, parce que la maltraitance médicale est un problème systémique, et non pas un ensemble de « mauvaises aventures » et de « dérapages » isolés.
Si les remarques désagréables des médecins, les insertions de spéculum sans prévenir, les bisous sur le sein après l’examen, de « déshabillez vous » de but en blanc, étaient des cas isolés, le hashtag n’aurait jamais reçu plusieurs dizaines de milliers de tweets en quelques heures. Le problème est global.
 D’ailleurs, les personnes ayant un utérus ne sont pas les seules à subir de la maltraitance médicale. C’est aussi très courant dans le domaine de la psychiatrie, que ce soit lors d’une consultation, ou lorsqu’on séjourne dans un hôpital psychiatrique.

 Ce Vendredi 23 octobre 2015, soit près d’un an après, j’ai écouté une émission de radio parlant du sujet, – que vous pouvez écouter ici, ou bien lire sur ce storify d’un live tweet de hygiesuperbowl. – Et je suis outrée par ce que j’ai entendu. L’invité qui est amené à s’exprimer le plus est le Professeur Herve Fernandez. Son titre de professeur est important, parce que c’est plus qu’un médecin, c’est un enseignant. Il dirige le service de gynécologie obstétrique du Kremlin Bicêtre, et forme les étudiants passant par son service (externes et internes).

 Pendant toute l’interview, le Pr Fernandez va faire preuve d’une mauvaise foi et d’un déni à toute épreuve. Il commence par dire « je ne dis pas que les femmes* mentent,… » ce qui ne présage rien de bon. Il poursuit en effet en disant que ce genre de « dérapages » n’existent plus depuis 40 ans. Ce qui est évidemment faux. La grande majorité des personnes ayant tweeté sur ce hashtag ne sont pas ménopausées, ont vécu et continuent de vivre l’abus d’autorité des personnes en blouse. Je trouve ça un peu fort de café de la part de Fernandez de tenter de diminuer l’importance du phénomène en disant que c ‘est un « effet web » ou un « buzz », parce que ça fait un an que cette conversation a été lancée et qu’on en parle encore aujourd’hui. De plus, quand il dit « ça n’arrive pas depuis 40 ans », on a l’impression qu’il essaye de dire « ça n’arrive pas chez moi. », et OK, c’est très bien. On sait que Not all Gynécos sont maltraitants, mais ce qu’on essaye de vous dire c’est que Yes all Uterus-people ont été maltraités.

 Quand Fernandez part sur la défensive et refuse d’écouter les victimes, il chie dans son froc parce qu’il sait que prendre en compte la douleur de ces personne implique de réformer la façon dont les médecins exercent la médecine, et ça passe par réformer l’enseignement. Et étant professeur dans un centre hospitalo-universitaire, ça demande beaucoup d’effort de réflexion et de remise en question, et un homme pressé comme lui n’a simplement pas le temps pour de telles broutilles. Après tout quand on est du bon côté du spéculum, je peux comprendre, ça semble beaucoup moins urgent.

 Seulement, en tant que professionnelle de santé, en tant que femme souffrant de maladies psychiques, et ayant été de nombreuses fois confrontée à des épisodes très douloureux avec des gens en blouse, j’en ai juste marre d’attendre que les dominants se décident à traiter leurs patients avec respect.

 La relation médecin-patient est à l’heure actuelle un rapport hiérarchique, dominé par le médecin. Le patient vient voir son médecin dans un état d’esprit particulier. Il a peur, parce qu’il est malade, et parce qu’il va soumettre son corps et son âme à un inconnu. Mais c’est l’espoir d’aller mieux qui le pousse a consulter. Dans un monde idéal, le médecin et le patient auraient un échange qui apporterait autant de bien à l’un qu’à l’autre. Le patient pourrait s’ouvrir et le médecin écouter, et ensemble ils trouveraient une solution pour mettre le patient sur la voie de la guérison. – Apparté : Ce monde idéal existe, en vrai. Quand on va voir un homéopathe c’est souvent comme ça que la consultation se passe. Et c’est probablement ce qui explique le succès de l’homéopathie, mais cela mérite un article à part entière. –

 En réalité ce qu’il se passe dans le meilleur des cas, c’est des patients qui se bousculent sur le carnet de rendez vous blindé du médecin, ou bien un chef de service qui fait une visite par semaine dans ses chambres et torche chaque patient en 15 minutes, les yeux rivés sur le dossier qu’il connaît à peine. Et ça c’est quand ça se passe bien. Il arrive que des consultations médicales tournent au cauchemar pour les patients.

 Quand on consulte son généraliste pour une cystite, et qu’il sort d’une voix autoritaire « Déshabillez vous. », puis être tellement sonnée qu’on le fait, alors qu’il n’y a aucune nécessité médicale à faire se foutre à poil quelqu’un pour une cystite.

Quand on consulte pour la première fois de sa vie parce qu’on est en dépression, que l’on tend la main vers quelqu’un en dernier recours parce qu’on ne sait plus quoi faire. Et qu’on se retrouve tellement humilié en sortant que deux jours après on passe par une phase suicidaire.

 Adolescente je ne suis jamais allée voir un gynécologue pour obtenir une contraception, parce que je ne voulais pas avoir les jambes écartées et un objet en métal dans le vagin. Je pensais que c’était obligatoire de passer par là. Du coup je suis restée sans contraception et ma première consultation gynéco a été pour mon avortement. Donc quand Fernandez dit « Mais si on dit du mal de la médecine les femmes ne voudront plus se faire soigner » il n’a pas tors. Seulement la solution n’est pas de taire les maltraitances médicales, mais d’arrêter d’être maltraitant.

 Et qui de mieux placé qu’un chef de service, professeur universitaire pour montrer la voie à ses étudiants ? Surtout dans un service de gynécologie ! Est ce que ça mange du pain de proposer à chaque patiente de choisir si les étudiants assistent à la consultation et à la visite médicale ? Est ce vraiment trop chronophage et compliqué de demander à une patiente si tel externe peut lui faire un toucher vaginal, au lieu de passer outre son consentement et de lui faire subir un viol collectif ?

 A ce genre de questions les médecins et les carabins (étudiants en médecine) répondent souvent « Mais comment on va faire pour apprendre si on ne peut plus faire de TV sans prévenir, ou quand les patients sont endormis ? ». En fait ils seraient surpris de constater que quand on traite les patients avec dignité, nombreux sont ceux qui acceptent de laisser un étudiant apprendre un geste médical avec eux. Et ils seraient surpris de voir que c’est plus agréable aussi pour eux mêmes, parce que la leçon la plus importante dans tout ça n’est pas de savoir faire un TV, mais de comprendre qu’une relation égalitaire et respectueuse entre eux et leur patient est primordiale. Les TV, on a tout le temps d’apprendre à les faire, mais notre Pr Fernandez, à 60 ans et approchant de l’âge de la retraite, a toujours du mal à saisir l’importance du concept de consentement.

 Il semblerait qu’en 2015, on ne doive pas compter sur nos enseignants pour faire avancer l’éthique en médecine. C’est donc à nous, étudiants et jeunes diplômés de faire cet effort de remise en question. Je sais que c’est très difficile, notamment à cause du système hiérarchique des hôpitaux français. Si vous travaillez dans un service de gynéco, et que votre chef vous dit « faites un TV sur mademoiselle », que vous lui répondez « Euh, on lui a pas demandé son avis. Vous êtes d’accord ? » et qu’elle dit « Non. », vous avez toutes les chances de vous faire remarquer et de le subir par la suite pendant vos études. C’est néanmoins un travail qu’il va falloir faire. Parce que le status quo est maintenu en place par une génération de réactionnaires fainéants et qu’on vaut mieux que ça, pour notre métier et pour les gens, et aussi pour nous même.

 Ce qui serait bien, pour les professionnels de santé qui me lisent, c’est d’essayer d’écouter ce qu’on vous dit. C’est compliqué parce qu’on acquière plein de mauvaises habitudes à la fac, et en exerçant le métier. On a des prérequis, et quand on entend une femme dire « Un toucher vaginal sans mon consentement est un viol. » on a envie de dire qu’elle exagère et qu’elle ment. Ce qu’il faudrait faire maintenant c’est sortir de vos préconceptions , faire un pas en arrière et écouter. Pour vous, déjà. Parce que la mauvaise foi et le déni c’est loin d’être épanouissant. Mais quand vous aurez fait ça, vous aurez déjà fait le plus gros. Ensuite alors, vous pourrez lire des textes qui changeront votre vie et votre métier comme de nombreux écrits de Martin Winckler, notamment La maltraitance médicale est (vécue comme) un viol, ou bien Parole du patient, éthique du soignant ou encore le livre Le Choeur des Femmes, pour ne citer que ceux ci.

 En tout cas pour conclure, je suis vraiment contente de continuer à entendre parler de ce hashtag dans les médias. Les gens refusent de laisser cette conversation être balayée sous le tapis et c’est assez prometteur pour l’avenir. Dans son interview chez Morandini, le Pr Fernandez a émis la crainte que nous cherchions, avec nos « blogs », à casser la médecine. Oui, c’est ce qu’on veut, afin de créer un système plus juste et plus sain pour tout le monde.  

Pour aller plus loin :

*bien sur, il est cissexiste. Rappel : utérus =/= femme

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11 commentaires sur “Maltraitance médicale et mauvaise foi

  1. Je partage votre analyse sur les relations médecins malades. Je ne reprendrais pas les arguments que j’ai développés sur twitter au sujet de l’absolue nécessité du consentement.
    Je vais réagir sur 2 points
    le premier les homéopathes ne sont pas les seuls à donner le temps et les moyens de l expression des plaintes des patients. De nombreux médecins le font, des enseignants certes encore trop rares, l’enseignent. Opposer l’homéopathie et la médecine « classique » sur cette base n’est pas la réalité.
    Le deuxième est l’accusation de médecin bashing portée à votre encontre. Je suis médecin généraliste et je me sens agressé par les paroles de certains médecins entendues sur Europe 1 et sur France Culture mais pas par vos tweets et vos blogs et vous pouvez diffuser ce point

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  2. MERCI infiniment de votre article.

    Je suis de ces « vieilles » – pas loin de 60 ans …
    mais je peux vous confirmer que tout ça, ça arrive encore aujourd’hui ! Je soutiens et écoute des mamans (IRL et internet) depuis plus de 15 ans … Et encore aujourd’hui il m’arrive d’être choquée par ce que subissent parfois des femmes – tant en suivi grossesse qu’accouchement ou post partum …
    Il y aurait tellement encore à sortir d’inacceptable … Comme les sutures d’épisiotomie / déchirures / épisiotomies surdéchirées à vif, sans aucune anesthésie efficace – ou les césas à vif … qui arrivent même dans les maters censées être hyper respectueuses, comme certaine mater parisienne.

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  3. C’est très bien. Le hashtag PayeTonUterus était très bien vu… et beaucoup de femmes se sont reconnues.
    Certains praticiens font beaucoup d’effort. Heureusement, des auteurs comme Martin Winckler nous ont fait réfléchir, nous les internes des années 2000.
    Je ne veux pas excuser mes « anciens », mais la marche pour passer de la médecine paternaliste à la médecine bientraitante est très haute et il m’a fallu du temps pour pouvoir en comprendre toutes les facettes alors que l’éthique m’intéresse depuis toujours.
    Mes internes ne font plus d’examen qui ne soit pas utile et ils stimulent mes praticiens remplaçants dans ce sens. Un enseignement inversé en quelque sorte. Je crois que les choses changent.
    Continuez à nous bousculer pour que nous changions tous !

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  4. N’oublions, pas tous les victimes tous les abus, les dérives de la médecine toutes les souffrances pour qu’un tout petit peu de progrès advienne. Un peu d’agitation et salutaire comme un bon exercice en quelque sorte non ce qui se passe est un crime contre l’humanité

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  5. Bonjour,
    40 ans, trois accouchements, je vais me faire poser un stérilet dans un centre de planning familial. Une interne de 1er semestre participe à la consultation – avec mon accord.
    Je refuse la pince de Pozzi. Le gyneco

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  6. Bonjour,
    40 ans, trois accouchements, je vais me faire poser un stérilet dans un centre de planning familial. Une interne de 1er semestre participe à la consultation – avec mon accord.
    Nourrie de Martin Winckler, je refuse la pince de Pozzi. Le gynéco, surpris, accepte que l’interne essaie. Elle réussit très rapidement, sans faire mal, et murmure « mais c’était facile ». Son sourire… et celui du gynéco !
    Les étudiants ne sont pas maltraitants par nature. Ils manquent d’outils. Merci pour votre blog, et à tous ceux qui contribuent à changer le regard du médecin

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  7. Oui la maltraitance existe encore, faite d’arrogance, d’ignorance d’irrespect,parfois de perversité
    Sont pas tous comme ça on est ok
    Et comme témoignage, pour faire bonne mesure : celui-ci:
    Mon patient a trente ans et moi guère plus
     » installez-vous monsieur ( je lui présente un siège face à mon bureau ) je vais chercher un rouleau de drap d’examen et je m’occupe tout de suite de votre sinusite »
    Et quand je reviens dans le bureau il est nu comme un ver:  » on doit rien cacher à son médecin, non? »

    Et pire : un monsieur âgé me demande de l’aider, à cause de son dos, pour remettre les chaussettes, et me voyant agenouillée me dit « tant que vous y êtes j’aimerais bien une petite gâterie »
    Raz le bol, ça va dans le s deux sens….

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  8. Je ne peux aller que dans le sens de ce billet. J’ai pris l’habitude de faire ce qu’on me disais, parce que la dernière fois que j’ai tenue tête à un médecin, il a appuyé plutôt fort dans le processus dans la région du bas-ventre. Volontairement ou non, mais l’effet coup de poing était là et je n’avais même pas le droit de grimacer de douleur ou je me faisais engueuler par-dessus le marché. Alors je me tais, je fais ce qu’on m’ordonne, et j’ai l’impression d’être une chose, de la chaire. Pas un être vivant dôtée d’une conscience.

    Même chose pour ces étudiants. Je ne dis même pas « non » quand ils demandent pourtant. Je suis déjà tombée face à un étudiant qui m’avait demandée poliment, et je n’ai pas pu refuser ça parce que justement, je préfère de loin encourager ce genre de futur médecin, et que ça me fait même plaisir dans ces cas-là, parce que je me sens utile pour son apprentissage en même temps qu’une relation de confiance est établie. Alors oui s’il vous plait : n’hésitez pas à demander, même si c’est difficile pour vous.

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  9. vu un comportement intolérable, j’ai porté plainte, avec un très bon avocat, et ce médecin – ou simple « docteur en médecine (?) car un titre ne fait pas l’humanité de ces gens qui ont un grand pouvoir sur vous ) – a été condamné par le Conseil régional de l’Ordre, Et cette affaire est allée jusqu’au CNOM ( conseil national, Paris). il ne faut pas hésiter à adresser, par courrier recommandé, un signalement ou un étonnement au Conseil du département..
    Croyez bien que, convoqué par l’Ordre régional, j’ai vu que ce médecin faisait dans ses frocs…
    ça s’est su par réseaux sociaux, etc, le reste, sa réputation, ne m’intéressa pas.
    on n’a pas à admettre DES comportements de gens mal éduqués, vulgaires et dangereux, et on devient complices contre nous-mêmes si on accepte d’être maltraité.
    courage, c’est simple : il faut se dire que les malades ne sont pas des chiens de Pavlov, mais des personnes vulnérables qui ne paient pas pour être méprisés.
    ce qu’écrit M. WINCKLER est juste et encourageant.
    ISBAL.
    .

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