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1781 mots

temps de lecture : 10 minutes

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J’ouvre les yeux. Mon premier réflexe est d’attraper mon téléphone. L’écran brille trop fort pour mes rétines, mais comme d’habitude je fais un tour rapide de mes réseaux sociaux. Mon cerveau porte encore l’emprunte du rêve que je viens de faire et je ressens une impression de malaise en lisant mes notifications, bien que je ne souvienne plus du cauchemar. Quelque chose de plus important me revient à l’esprit, aujourd’hui je pars pour ¶hå®eJølíe. Je sais déjà que ça va être difficile, les prévisions sont mauvaises, mais en gérant mon énergie je devrais pouvoir y arriver. Le manque est un bon moteur, et ça fait un million d’années qu’il me manque.

Deux heures plus tard je pars de mon Phare. J’ai revêtu mes bottes montantes, le jean qui maintiens mes genoux et galbe mes fesses comme deux mains de coton, ainsi que ma cape. J’ai cette conviction que la swagrance que m’apportent mes vêtements joue dans mon esprit le rôle d’une armure magique, source d’autant d’énergie. Les écouteurs enfoncés dans mes oreilles me coupent des agressions extérieures, et la mèche poussant stratégiquement devant mes yeux me protège des regards lubriques des cissettes.

Je lève les yeux vers le ciel sombre. Le temps est clément mais au bout de cinq minutes la première difficulté apparaît. Ou plutôt disparaît au bout de la rue sous la forme d’un bus que je viens de rater. Merde.

Je continue donc à pied. Quinze minutes jusqu’à la gare. Je presse le pas en regardant droit devant. Chaque foulée provoque une vibration jusqu’à mes rotules et la douleur familière se réveille. Ma main plonge dans mon sac pour en sortir une gélule contenant une poudre marron ainsi qu’une gourde noire. J’avale la dose d’harpagophyton en me demandant comme à chaque fois si la plante marche comme un placebo ou pas. Qu’importe.

Arrivée à la gare j’ai moins mal. Je me dirige vers l’écran d’information qui me confirme la mauvaise nouvelle. Les trains ne circulent pas sur la deuxième moitié de la ligne que je devais prendre. Je prend de toute façon un trajet de substitution. Une erreur d’attention, je regarde l’écran en me laissant rêvasser et un cissette m’alpague. Sans même pouvoir entendre ce qu’il dit à travers la musique je crie « Yakoi dégage ! » puis me barre en prenant le tourniquet et en pensant au prix du voyage à travers cette jungle souterraine que me facture la compagnie de transport. Connards.

Un train arrive. Ça fait quatre minutes vingt-trois qu’il est à l’approche. Je sens un nuage noir psychique embrumer mon esprit et pomper mon énergie. Je savais que ça arriverait. J’augmente le son de ma musique et tente de me laisser porter par le rythme. Au prix d’un effort intense je ferme les yeux et parviens à entrer dans une transe qui me permet de tenir jusqu’à ce que je ressente le train faire vibrer le quai. Les portes s’ouvrent et une poignée d’individus en sortent, accompagnés d’un nuage étouffant de stress et de moiteur humaine. Je transpire déjà, mais ayant revêtu son t shirt, sale depuis notre dernière rencontre, ma sueur se mêle à la sienne et je sens l’odeur réconfortante de nos corps enlacés.

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Je m’installe contre le mur du train et regarde autours de moi. La plupart des gens sont comme des ombres inexpressives mais mes yeux perçoivent un prédateur. Je lève le menton et le regarde en fronçant les sourcils, sans sourire. La musique fait vibrer mes tympans et l’adrénaline me donne son goût amer caractéristique dans la gorge. Il soutient mon regard, essaye de me jauger et je reste impassible. J’attends. J’ai peur qu’il vienne me chercher des noises, je sais que personne ne m’aidera si cela arrive. Quelques interminables secondes plus tard il décroche de mon regard et ne relèvera plus les yeux. Il sort à la station suivante, vingt minutes se sont écoulées.

Le train met une éternité à avancer et plusieurs fois j’hésite à le quitter. Pour aller où ? Finalement je reste en comptant le nombre de stations à traverser. Encore sept. Je sors de mon sac le livre de science fiction qui m’accompagne depuis plusieurs semaines et je relis So Phare Away. Cette mer d’asphalte séparant les deux amoureux coincés sur un phare d’un côté et de l’autre de la ville, comme un écho à la dépression, cet obstacle poisseux et pollué si difficile à surmonter quand il s’agit de monter dans un train et traverser Paris.

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Terminus. Je suis arrivée à la fin de la première étape. Je sors du train. J’ai précisément vingt minutes pour trouver le quai du prochain train et embarquer. Je marche énergiquement, monte un escalier, un escalator, le plus vite possible. Je me souviens de ce que la personne travaillant dans cette gare m’a dit la dernière fois que je suis venue « Montez tout en haut. »

Le premier escalier était long, le deuxième aussi. J’en monte un autre, puis un autre, et encore un. Je marche le long d’un couloir en pente et j’arrive dans une galerie surplombée d’une verrière. Après trois escalators j’arrive enfin au niveau le plus élevé. J’essaye de visualiser à quelle profondeur j’étais dix minutes plus tôt et la pensée me donne le vertige, ou bien est-ce le manque d’oxygène.

Je regarde le panneau d’affichage en reprenant mon souffle. Le train est affiché « à l’heure », mais le numéro du quai n’est pas indiqué. J’attends. Le train part dans cinq minutes. Une foule s’amasse autours de moi ; ils devraient afficher le numéro d’une seconde à l’autre. Je sens la tension monter, je demande au personnel de la gare où mon train doit arriver et n’obtiens pas de réponse. Plus que deux minutes. Je soupire. Je n’ai pas envie de rater ce train à cause de leur incompétence. J’aimerais entrer à nouveau dans une transe musicale mais j’ai retiré mes écouteurs pour guetter les annonces sonores. Tout le monde a les yeux rivés sur le panneau d’affichage qui indique le départ pour dans quarante secondes.

Il fini par afficher le quai vingt-quatre. Je regarde autours de moi, je suis devant le quai numéro deux. Putain. Je cours, les gens marchent vite et très vite un comportement grégaire se met en place et nos neurones miroirs transforme la foule en une masse d’animaux stressés courant dans la même direction. Chacun évite les sacs des autres en prenant garde de ne cogner personne et nous parvenons ensemble et individuels dans le train, qui part avec quatre minutes de retard.

Assise près d’une fenêtre je regarde au Dehors. Le soleil est monté dans le ciel depuis mon départ, et je suis loin d’être arrivée. Il me faut encore arriver au bout de la ligne, dans une gare que je n’ai encore jamais visité, puis prendre un ultime train qui m’emmènera à ma destination finale. Le temps dont je dispose pour faire ce changement est en théorie de dix minutes, j’en ai déjà perdu quatre.

Je me sens anxieuse. Le train avance d’un pas de sénateur et chaque seconde perdue se coince dans le muscle de mon dos au niveau de l’épaule. Je tente de l’étirer mais les nombreuses couches de vêtements que je porte entravent mes mouvements malgré que je sois très souple.

J’ai mal, le prochain train part dans huit minutes et il me reste trois stations à faire. Je me lève et me prépare déjà à sortir. Je fais bien, en effet une foule compacte se forme vite autours de moi. Je respire difficilement et j’essaye de ne pas penser aux deux minutes qu’il me reste.

La porte s’ouvre, je saute sur le quai et cours jusqu’aux escaliers. Ça se bouscule entre ceux déjà arrivés à destination et ceux qui doivent choper le même train que moi. Courant toujours j’arrive à entrevoir le panneau d’affichage et tourne presque au hasard pour monter un escalier et sauter dans un wagon. Les portes se ferment quelques secondes plus tard. La plupart des gens derrière moi ont raté le départ et devront attendre une heure dans le froid.

Je m’assied en me mettant à l’aise pour la première fois. Le wagon est presque vide. Il est plus de dix heures. J’envoie un message à ¶hå®eJølíe pour lui annoncer que j’arrive. J’enlève mes écouteurs et je gémis de soulagement en réalisant qu’ils m’ont fait mal aux oreilles. Il est relativement encore tôt, mais je suis exténuée. Une certaine brûlure au ventre m’indique que je dois avoir faim. J’ai aussi très soif et je réalise que ma dernière gorgée d’eau remonte à cette gélule avalée quelques heures plus tôt. Je prend ma gourde et vide d’un trait l’eau tiède. Je regarde par la fenêtre, et réalise que nous roulons dans la forêt. Ce train en circulation pendant les travaux doit emprunter des voies de service. Je vide mon esprit en me concentrant sur les vibrations du train et le bruit sourd de l’air glissant sur les vitres du wagon. Le temps et les stations ont du mal à s’écouler mais je n’en ai plus pour longtemps.

J’analyse mon état psychique. J’ai l’esprit embrumé par la dépression, mais j’ai du mal à évaluer son épaisseur, ainsi que mon anxiété. Je ressens une douleur diffuse dont je ne comprend pas l’origine. Je suis en train de déréaliser. Après un certain temps je sors de ma torpeur et met un pas sur le quai. Je quitte la gare et sans m’arrêter je respire un grand bol d’air. Il fait très frais pour un mois d’octobre mais je crève de chaud. Je déroule mon écharpe pour sentir la brise sur faire bouger mes cheveux et caresser ma nuque. J’aperçois enfin ¶hå®eJølíe et me demande si je suis présentable. Sans doute pas.

J’arrive devant la première grille et tape le code. Je continue et arrive devant une deuxième porte, et comme à chaque fois à ce stade du périple la tension qui retombe commence à être difficile à supporter. Je compose le deuxième code puis sonne en prenant soin d’éviter de regarder dans le miroir sur le mur adjacent. La porte s’ouvre et je m’engouffre. Au bout du couloir j’aperçois la dernière porte entrouverte.

Mon amoureux m’accueille avec un sourire et sans un mot m’entraîne à l’intérieur, ferme la porte et me serre dans ses bras. Je respire son odeur chaude, irradiant dans mon corps et faisant augmenter de façon brutale mes taux de sérotonine et de GABA. Les larmes coulent sur son t shirt et il embrasse mes joues salées, comme souvent, et me dit qu’il m’aime. Ou bien c’est moi.

Aujourd’hui j’ai réussi, j’arrive à sourire. Il me faudra encore plusieurs minutes pour que se sentiment de ne pas être malade se diffuse en moi.

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