Ondine

La porte s’ouvre. Ondine paraît.

Scène troisième.

Eugénie, Auguste, le Chevalier Hans, Ondine.

Ondine (de la porte, où elle est restée immobile) :  Comme vous êtes beau !

Auguste : Que dis-tu, petite effrontée ?

Ondine : Je dis : Comme il est beau !

Auguste : C’est notre fille, seigneur ! Elle n’a pas d’usage.

Ondine : Je dis que je suis bien heureuse de savoir que les hommes sont aussi beaux… Mon cœur n’en bat plus !…

Auguste : Vas-tu te taire !

Ondine : J’en frissonne !

Auguste : Elle a quinze ans, chevalier. Excusez-la…

Ondine : Je savais bien qu’il devait y avoir une raison pour être fille. La raison est que les hommes sont si beaux…

Auguste : Tu ennuis notre hôte…

Ondine : Je ne l’ennuis pas du tout… Je lui plais… Vois comme il me regarde… […] Comment s’appele-til ?

Le Chevalier : Il s’appelle Hans…

Ondine : J’aurai du m’en douter. Quand on est heureux et qu’on ouvre la bouche, on dit Hans…

Le Chevalier : Hans von Wittenstein…

Ondine : Quand il y a de la rosée, le matin, et qu’on est oppressée, et qu’une buée sort de vous, malgré soi on dit Hans…

Le Chevalier : Von Wittenstein zu Wittenstein…

Ondine : Quel joli nom ! Que c’est joli, l’écho dans un nom !… Pourquoi es-tu ici ?… Pour me prendre ?…

Auguste : C’en est assez … Va dans ta chambre …

Ondine : Prends-moi !… Emporte-moi !

[…]

SCENE CINQUIEME

Le Chevalier, Ondine.

Ondine est venue doucement jusqu’à la table derrière le chevalier qui tend les mains au feu et d’abord ne se retourne pas.

Ondine : Moi, on m’appelle Ondine.

Le Chevalier : C’est un joli nom.

Ondine : Hans et Ondine… C’est ce qu’il y a de plus joli comme noms au monde, n’est-ce pas ?

Le Chevalier : Ou Ondine et Hans.

Ondine : Oh non ! Hans d’abord . C’est le garçon. Il passe le premier. Il commande… Ondine est la fille… Elle est un pas en arrière… Elle se tait.

Le Chevalier : Elle se tait ! Comment diable s’y prend-elle ?

Ondine : Hans la précède partout d’un pas… Aux cérémonies… Chez le roi… Dans la viellesse. Hans meurt le premier… C’est horrible… Mais Ondine le rattrape vite… Elle se tue…

Le Chevalier : Que racontes-tu là !

Ondine : Il y a un petit moment affreux à passer. La minute qui suit la mort de Hans… Mais ça n’est pas long…

Le Chevalier : Heureusement, cela n’engage rien de parler de la mort, à ton âge…

Ondine : A mon âge ?… Tuez-vous, pour voir. Vous verrez si je ne me tue pas…

Le Chevalier : Jamais je n’ai eu moins envie de me tuer…

[…]

ACTE III SCENE SIXIEME

Ondine, Hans.

Il est venu derrière Ondine, comme Ondine était venue derrière lui, dans la cabane des pêcheurs.

Hans : Moi, on m’appelle Hans !

Ondine : C’est un joli nom.

Hans : Ondine et Hans, c’est ce qui se fait de mieux comme noms au monde, n’est-ce pas ?

Ondine : Ou Hans et Ondine.

Hans : Oh non ! Ondine d’abord ! C’est le titre, Ondine… Cela va s’appeler Ondine, ce conte où j’apparais çà et là comme un grand niais, bête comme un homme. Il s’agit bien de moi dans cette histoire ! J’ai aimé Ondine parcequ’elle le voulait, je l’ai trompée parcequ’il le fallait. J’étais né pour vivre entre mon écurie et ma meute… Non. J’ai été pris entre toute la nature et toute la destinée, comme un rat.

Ondine : Pardonne-moi, Hans.

Hans : Pourquoi se trompent-elles toujours ainsi, qu’elles s’appellent Artémise, ou Cléopâtre, ou Ondine ! Les hommes faits pour l’amour, ce sont les petits professeurs à gros nez, les rentiers gras avec des lippes, les juifs à lunettes : ceux-là ont le temps d’éprouver, de jouir, de souffir… Non !… Elles fondent sur un pauvre général Antonius, sur un pauvre chevalier Hans, sur un misérable humain moyen… Et c’est fini pour lui désormais. Moi, je n’avais pas une minute dans la vie, avec la guerre, le pansage, le courre et le piégeage ! Non, il a fallu y ajouter le feu dans les veines, le poison dans les yeux, les aromates et le fiel dans la bouche. Du ciel à l’enfer on m’a secoué, concassé, écorché ! Sans compter que je ne suis pas doué pour voir le pittoresque de l’aventure… Ce n’est pas très juste.

Ondine : Adieu, Hans.

Hans : Et voilà ! Un jour, elles partent. Le jour où tout vous deviens clair, le jour où vous voyez que vous n’avez jamais aimé qu’elles, que vous mourrez si une minute elles partaient, ce jour-là, elles partent. Le jour où vous les retrouvez, où tout est retrouvé pour toujours, ce jour-là, elles ne le manquent pas, leur nef appareille, leurs ailes s’ouvrent, leurs nageoires battent, elles vous disent adieu.

Ondine : Je vais perdre la mémoire, Hans.

Hans : Et un vrai adieu, vous l’entendez ! Les amants qui d’habitude se disent adieu, au seuil de la mort, sont destinés à se revoir sans arrêt, à se heurter sans fin dans la vie future, à se coudoyer sans répit, à se pénétrer sans répit, puisqu’ils seront des ombres dans le même domaine. Ils se quittent pour ne plus se quitter. Mais Ondine et moi partons chacun de notre bord pour l’éternité. A bâbord le néant, à tribord l’oubli… Il ne faut pas rater cela, Ondine… Voilà le premier adieu qui se soit dit en ce bas monde.

Ondine : Tâche de vivre… Tu oublieras aussi.

Hans : Tâche de vivre ! C’est facile à dire . Si cela seulement m’intéressait de vivre ! Depuis que tu es partie, tout ce que mon corps faisait de lui-même, il faut que je lui ordonne. Je ne vois que si je dis à mes yeux de voir. Je ne vois le gazon vert que si je dis à mes yeux de le voir vert. Si tu crois que c’est gai, le gazon noir !… C’est une intendance exténuante. J’ai à commander à cinq sens, à trente muscles, à mes os eux-mêmes. Un moment d’inattention, et j’oublierai d’entendre, de respirer… Il est mort parceque respirer l’embêtait, dira-t-on… Il est mort d’amour… Qu’es-tu venue me dire, Ondine ? Pourquoi t’es-tu laissée reprendre ?

Ondine : Pour te dire que je serai ta veuve Ondine.

Hans : Ma veuve ? En effet, j’y pensais. Je serai le premier des Wittenstein à n’avoir pas de veuve qui porte mon deuil et dise : «  Il ne me voit pas, soyons belle… Il ne m’entend pas, parlons pour lui… » Il n’y aura qu’une Ondine, toujours la même, et qui m’aura oublié… Cela aussi n’est pas très juste…

Ondine : Justement. Rassure-toi… J’ai pris mes précautions. Tu me reprochais parfois de ne pas varier mes allées et venues dans ta maison, de ne pas varier mes gestes, de marcher à pas comptés. C’est que j’avais prévu ce jour où il me faudrait, sans mémoire, redescendre au fond des eaux. Je dressais mon corps, je l’obligeais à un itinéraire immuable. Au fond du Rhin, même sans mémoire, il ne pourra répéter les mouvements que j’avais près de toi. L’élan qui me portera de la grotte à la racine sera celui qui me portait de ma table à ma fenêtre, le geste qui me fera rouler un coquillage sur le sable sera celui par lequel je roulais la pâte de mes gateaux… Je monterai au grenier… Je passerai la tête. Eternellement, il y aura une ondine bourgeoise parmi ces folles d’ondines . Oh ! Qu’as-tu ?

Hans : Rien, j’oubliais.

Ondine : Tu oubliais quoi ?

Hans : De voir le ciel bleu… Continue !

Ondine : Elles m’appelleront l’humaine. Parceque je ne plongerai plus la tête la première, mais que je descendrai des escaliers dans les eaux. Parceque je feuilleterai des livres dans les eaux. Parceque j’ouvrirai des fenêtres dans les eaux.  J’aurai notre chambre au fond des eaux.

Hans : Merci, Ondine.

Ondine : Ainsi séparés par l’oublis, la mort, les âges, les races, nous nous entendrons bien, nous nous serons fidèles.

La Premiere Voix : Ondine !

Hans : Ils te réclament !

Ondine : Ils doivent m’appeler trois fois. Je n’oublierai qu’à la troisième… Ô mon petit Hans, laisse-moi profiter de ces dernières secondes, questionne-moi ! Ranime ces souvenirs, qui ne vont être tout à l’heure que cendres ? Qu’as-tu ? Tu es tout pâle…

Hans : On m’appelle aussi, Ondine ; une grande pâleur, un grand froid m’appellent ! Reprends cet anneau, sois ma vraie veuve au fond des eaux.

Ondine : Vite ! Questionne-moi !

Hans : Qu’as-tu dit, Ondine, le premier soir où je t’ai vue, quand tu ouvrais la porte dans l’orage ?

Ondine : J’ai dit : Comme Il est beau.

Hans : Quand tu m’as surpris mangeant la truite au blue ?

Ondine : J’ai dit : Comme il est bête…

Hans : Quand j’ai dit : Penses-y de loin !

Ondine : J’ai dit : Nous nous rappellerons cette heure là, plus tard… C’est l’heure où vous ne m’aurez pas embrassée.

Hans : Nous ne pouvons plus nous offir ces plaisirs de l’attente, Ondine : embrasse-moi.

La Deuxième Voix : Ondine !…

Ondine : Questionne ! Questionne encore ! En moi déjà tout se trouble !

Hans : Il faut chosir, Ondine, m’embrasser ou parler.

Ondine : Je me tais !

Il tombe mort.

Ondine : Au secours ! Au secours !

SCENE SEPTIEME

Hans, Ondine, Bertha, Le Roi des Ondins, des ondines.

Sur la dalle qui s’est soulevée, Hans croise les mains en gisant.

Bertha : Qui appelle ?

Ondine : Hans n’est pas bien ! Hans va mourir !

La Troisième Voix : Ondine !

Bertha : Tu l’as tué ! C’est toi qui l’as tué ?

Ondine : J’ai tué qui ?… De qui parlez-vous ? Qui êtes-vous ?

Bertha : Tu ne me reconnais pas, Ondine ?

Ondine : Vous, Madame ? Comme vous êtes belle !… Où suis-je ?… Comment nager ici ? Tout est ferme, ou tout est vide… C’est la terre ?

Le Roi des Ondins : C’est la terre…

Une Ondine (la prenant par la main) : Quittons-la, Ondine. Vite !

Ondine : Oh oui ! quittons-la… Attends ! Quel est ce beau jeune homme, sur ce lit… Qui est-it ?

Le Roi des Ondins : Il s’appelle Hans.

Ondine : Quel joli nom ! Qu’a-t-il à ne pas bouger ?

Le Roi des Ondins : Il est mort…

Un Autre Ondine survient : C’est temps… Partons !

Ondine : Qu’il me plaît !… On ne peut pas lui rendre la vie ?

Le Roi des Ondins : Impossible !

Ondine (se laissant entraîner) : Comme c’est dommage ! Comme je l’aurais aimé !

Rideau

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