Le Polyamour est il un outil d’émancipation féministe?

J’ai découvert le Polyamour il y a deux ans et ai été saisie par les espoirs de liberté que promettait ce mode de vie. Ne pas appartenir à qui que ce soit, exprimer clairement à l’autre que ce que je fais de mon corps, de mon cœur ne regarde que moi, et être aimée pour cela me semblait presque trop beau pour être vrai, et en plus semblait compatible avec ma sensibilité féministe.

Du polyamour, de la polyandrie, et de la domination féminine

Dans mon précédent article j’ai mentionné une émission de radio parlant du Polyamour. Pendant le débat, les invités ont bifurqué sur la polyandrie et le matriarcat, avec la problématique suivante : Le polyamour donne t’il la toute puissance aux femmes ? Est-ce un outil de domination ?

Oui parce que la liberté des femmes, c’est la misandrie, c’est l’oppression. On connait la chanson, on a acheté le single et appris la chorégraphie.

Taryn and Bokka 16 May 2010
Une femme polyandre

Pour parler de la polyandrie (je trouve ça dommage, au passage, de se concentrer sur la polyandrie et rester dans un contexte hétéronormatif car il serait intéressant de se demander si le polyamour chez les femmes bi et lesbiennes aide à leur émancipation, mais bon, On ne dispose pas de l’information), pour parler de la polyandrie, donc, une femme était invitée dans le studio, elle était réalisatrice et avait filmé un documentaire sur une société tibétaine rurale où les femmes avaient plusieurs maris.
Etonnant, d’avoir dû chercher si loin pour trouver des femmes polyandres. Enfin, non, pas tant que ça quand on voit que l’article de Wikipédia sur la polyandrie se concentre sur ce qu’il se passe dans le règne animal. (lol)

Ce qui est encore plus intéressant, c’est qu’en creusant le sujet, la réalisatrice s’est rendue compte que ces communautés ne sont pas du tout matriarcales au sens où on l’entendrait si on voyait cela en miroir du patriarcat.
Il se trouve que ces femmes sont souvent (toujours ?) contraintes de faire des mariages arrangés avec toute une fratrie, généralement à cause de la pression sociale, parce que c’est plus rentable pour la communauté. En effet, d’un point de vue démographique et économique, il y a moins de bébés à nourrir dans une famille polyandre que dans une famille polygyne.
En outre, ce modèle ne fonctionnerait que grâce aux absences prolongées et répétées des maris, qui partent à tour de rôle loin pour travailler. Quand ils se retrouvent les uns sur les autres, la possessivité du corps de leurs femme les poussent souvent à se mettre sur la gueule, quand ils ne la frappent pas elle.

On voit donc que non seulement ces femmes ne jouissent pas d’une toute puissance castratrice, mais que leur situation n’est carrément pas enviable.
Mais après tout est-ce si étonnant ? Ce n’est pas la première fois qu’on constate que quand on essaye de renverser un modèle oppressif en faveur des femmes, le patriarcat se débrouille pour que ce soit les femmes qui y perdent. (par exemple, la révolution sexuelle dont on a espéré qu’elle émancipe les femmes est devenue ni plus ni moins qu’une injonction à jouir)

Voilà pour une société polygame bien en place, mais comment cela se passe t’il dans les pays occidentaux ?

On n’est pas du tout dans les mêmes contextes culturels et sociaux qu’au Népal. Ici, la norme c’est le couple exclusif, et être polygame c’est imposer aux autres sa liberté, en théorie c’est s’affranchir de contraintes oppressives liées au corps. Comme je l’ai écris dans le précédent article, si je ne veux pas m’épiler, me faire des tatouages, que je ne veux pas faire tel ou tel truc sexuel, mon amoureux est parfaitement libre de trouver quelqu’un qui lui correspondra mieux sur certains aspects. Etre accepté tel qu’on est, ne changer pour personne c’est plutôt chouette.

Mais dans la vie, tout n’est pas aussi lisse que les beaux principes théoriques dont les polyamoureux aiment parler. Sans parler des préjugés stigmatisant fortement les femmes polygames (slut shaming, mépris de leurs sentiments, questions inquisitrices sur les projets d’enfants et de famille…), avoir des relations libres n’est pas l’assurance d’avoir des relations épanouies.

J’ai lu une fois sur Tumblr que les femmes bisexuelles étaient plus souvent victimes de harcèlement/stalking de la part de leur mecs ou de leurs exs, parce que dans notre culture biphobe, on entend souvent des conneries du genre « Je ne sortirai jamais avec un/e bi, parce qu’ille peut me tromper avec 100% de la population. »
Passons sur la crétinerie profonde de la phrase. Cette crainte de ne pas pouvoir contrôler les moindres faits et gestes (et pensées) de son partenaire est majorée quand c’est une meuf, quand elle est bi, et il me semble que je ne m’avance pas si je dis que les mêmes mécanismes sont en place si la personne est polyA.

Le truc, c’est que des relations multiples épanouissantes ne sont possible qu’avec des personnes ne ressentant pas de jalousie, ou ayant appris à la canaliser en quelque chose de positif. Je parle ici bien sur de relations basées sur de l’amour, plus que sur des relations superficielles.

Nous sommes, que nous le voulions ou non, influencés par le un système d’oppression duquel découle le modèle patriarcal du couple exclusif. La sphère polyamoureuse n’est pas imperméable à cet état de fait.

On le voit bien, dans des lieux de regroupements de polys, les gens se posent des questions et essayent d’y répondre en pensant à travers ces prismes sociaux. Souvent avec un ton assez supérieur, et une absence significative de représentation de personnes LGBT+, ou racisées, maintenant que j’y pense.
On voit ce genre de comportements de mépris assez souvent chez des personnes ayant remis en question un modèle social que l’on pensait sans alternatives. Le polyamour est une alternative au couple, le végétarisme est une alternative au carnisme. Toutes ces choses qu’on n’avait jamais remises en question jusqu’alors ONT une alternative. Ça me fait penser à des personnes éblouies par le champ des possibles (j’ai appelé ça sur twitter l’effet Lapin sous Acide, et ça me fait bien marrer), qui ont l’impression de voir la lumière et de tout comprendre, ce qui mène à des dérives de pensée loin d’être rationnels et tirant souvent sur le mystique. Tout s’éclaire, l’homme serait fait pour être végétarien (certains vont jusqu’à dire crudivore), et il serait fait pour être polygame.
Outre cet aspect que l’Elfe a développé dans son dernier article, on remarque que les personnes appartenant à ces groupes sont loin d’avoir checké leurs privilèges et d’être militants féministes/antiracistes/antiLGBT+phobie, etc. Quoi de plus normal après tout, vu qu’ils viennent de tous bords de la société ?

Un lapin sous acide
Un lapin sous acide

Mais je digresse.

Sur un groupe de discussion polyA, j’ai ainsi pu lire des topics un peu whatefuck du style

« Comment gérer les relations plurielles ? Y a-t-il besoin d’un planning ? Vivez-vous séparément ? »
Et des personnes de répondre « Tu peux utiliser un agenda commun Google et tâcher de répartir le temps équitablement »

Sérieusement ? A quoi bon s’émanciper du couple exclusif si c’est pour en conserver les contraintes, et galérer deux fois plus ? De mon point de vue c’est complètement aberrant, mais c’est loin d’être la pire des choses qu’on peut lire dans ce genre de discussions.

Si on continue de penser avec des automatismes issus d’une culture monogame, il ne sera pas étonnant de tomber sur des personnes suggérant à une femme d’avoir un enfant avec chacun de ses partenaires pour que ce soit équitable. Et comme le patriarcat fait bien les choses, pourquoi pas une injonction contradictoire disant qu’une femme polyamoureuse se doit d’être child free, sinon c’est injuste pour le(s) père(s). (hétéronormativité bonjour) Ne riez pas, on me l’a déjà sorti. Tu parles d’une tranquillité d’esprit.

Quand j’ai publié mon précédent article, une Twitta a réagit vivement en disant que jamais elle ne lirait un billet sur le polyamour. On m’a aussi proposé la lecture de deux articles critiquant le discours polyA le plus fréquemment retrouvé.
Mon coeur n’est pas sur liste d’attente.
J’emmerde votre liberté.

J’ai dit précédemment que le polyamour pouvait être une orientation romantique, quand ça n’est pas simplement un mode de vie. Je pense que le monoamour (faute d’un meilleur terme) l’est aussi. Et du point de vue d’un ‘’monoamoureux’’, entendre un discours souvent moralisateur à base de « Nous on est émancipés, lulz, si tu faisais pareil tu serais heureux/se » doit piquer légèrement.
D’autant plus s’il est dirigé vers une femme, étant donné qu’elles subissent plus la possessivité de leur partenaire que l’inverse (toujours dans un contexte hétéronormatif).
Qui plus est si cette femme est sensibilisée au féminisme, ça sonne vraiment comme « Comment ? T’es féministe et tu te laisses posséder par un mec ? »

Notons aussi, que sur la vague néo-féministe sur laquelle nous surfons depuis l’essor des réseaux sociaux, une mouvance pro sexe est mise en avant, et a fini comme une injonction à devenir « Free du frifri » pour citer un magasine en ligne masculinisto-féministe. Avec ce contexte, il n’est pas étonnant d’entendre les discours polyA comme des injonctions à s’émanciper (bel oxymore), quand ils ne le sont pas carrément.

Pour conclure, je dirai simplement que le polyamour n’est pas le pays de Candy, ou tout le monde s’aime et baise joyeusement. C’est un mouvement relativement récent qui cherche encore ses marques, et pas une formule magique à nos emmerdes relationnelles.

Le polyamour peut être un outil d’émancipation féministe, mais ce qui l’est surtout, c’est de savoir qu’on a le choix. Le modèle monogame a bel et bien une alternative, et c’est déjà libérateur de le savoir. Faisons maintenant nos choix en toute technique d’arrosage.

Précédent article:
Une introduction au Polyamour

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2 commentaires sur “Le Polyamour est il un outil d’émancipation féministe?

  1. Merci pour cet article intelligent, juste et bienveillant.
    Je fais partie de ces femmes hétéros monoamoureuses féministes. Je suis aussi sceptique face à cette mouvance « pro sexe » qui me paraît à double-tranchant, et faussement émancipatrice.
    Tu as très bien décrit ce que je ressentais à la lecture de certains blogs et twitts à propos du polyamour et de la tendance « Free du frfri ». Pendant longtemps j’ai renié mon côté romantique au profit de mon envie de liberté avant de me rendre compte que les deux n’étaient pas incompatibles. Aujourd’hui, pour certaines, je passe pour une nana « vieux jeu » presque « réac » parce que je ne milite pas pour les relations polyamoureuses et l’exhibition des corps.

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  2. Sagan disait : « On a aussi peu de liberté maintenant qu’il y a vingt ans : faire l’amour était alors interdit aux jeunes filles ; maintenant c’est presque devenu obligatoire. Les tabous sont les mêmes. »
    Bien qu’elle n’ait jamais été une militante ou une idéologue.

    A priori, je ne vois aucune différence entre le polyamour et le monoamour, cela reste de la relation romantique. Et dans ce domaine, femmes, hommes et enfants sont tellement différents qu’il existe pléthore de comportements possibles, allant de l’oppression frustratrice au respect mutuellement consenti et émancipateur.
    A posteriori, je vois quand même beaucoup de politique dans le polyamour, comme une volonté de schisme dans la relation romantique. C’est là que le bât pourrait blesser car porteur d’injonctions normatives nouvelles comme le suggèrent certaines de vos citations.

    Le polyamour ressemble au libertinage de « l’ère des courtisanes », quelque peu illusoirement favorable aux femmes qui étaient finalement plus vues comme des « paravents » (désolé pour l’image) qu’autre chose. Un avatar de la licence plus que de la liberté responsable, donc respectueuse.

    Après, mon asexualité et célibat déforment probablement ma capacité à analyser correctement puisque trop extérieur à ces modes de vie.

    Merci pour l’article.

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